Dans un rapport remis au président de la République le 20 avril, Jean-Paul Cluzel, président du Grand Palais et du conseil d’administration de la Réunion des musées nationaux, propose d’amputer le palais de la Découverte de 30 à 50% de sa superficie. Des 17 000 m2 actuels (en réalité 19 000 m2) ne resteraient que 13 000 m2, dans un scénario où le palais serait de surcroît coupé en deux, et 8 000 m2 dans un autre scénario. Plus de salles d’électrostatique, d’électromagnétisme, d’acoustique, de magnétisme ni de supraconduction… Prélude à une disparition pure et simple, sous prétexte que la Cité des sciences et de l’industrie serait bien suffisante ?
Le danger n’est pas nouveau. Des mètres carrés si bien situés et si beaux, n’est-ce pas trop pour y montrer de la science ? Du point de vue administratif, tout est prêt puisque, depuis le 1er janvier, le palais de la Découverte et la Cité des sciences et de l’industrie ont été regroupés dans un établissement unique : Universcience. Le palais n’a plus ni direction autonome, ni conseil scientifique propre. Derrière des affirmations soigneusement répétées de maintien du palais - la communauté scientifique ayant plusieurs fois manifesté son attachement profond à ce qui s’y passe -, le démantèlement qui lui est réservé dans les nouveaux projets révèle ce qu’il en est au fond : ce joyau de la diffusion de la culture scientifique n’aurait pas sa place dans un haut lieu de la culture à Paris.
Le palais de la Découverte est dédié aux fondamentaux de la science et fonctionne grâce à un ensemble de médiateurs scientifiques : c’est l’originalité du lieu qui attire plus de 500 000 visiteurs par an. Jean Perrin, prix Nobel de physique et fondateur du palais en 1938, insistait sur l’importance de montrer des phénomènes plutôt que des objets.
Car la science procède bien d’un double mouvement : découverte et invention. On découvre un phénomène, on invente un objet technique. L’objet obéit à un cahier des charges, la découverte résulte de la curiosité pour le monde, elle est la matière première de l’invention. La découverte renvoie à Homo sapiens, l’invention à Homo faber. Un exemple, dramatique, dans l’histoire du XXe siècle : on découvre la fission nucléaire, on invente la bombe. Mais les exemples sont quotidiens : on découvre les lois de l’électromagnétisme, on invente le téléphone portable ; on découvre la relativité générale, on invente le GPS qui l’utilise.
C’est un certain rapport au réel qui se joue là. Savoir qu’un éclair est une décharge électrique entre un nuage et la Terre est une chose, rejouer l’événement dans la salle d’électromagnétisme en est une autre : on est face à un bout de nature brute, révélé par un médiateur, et le réel devient alors un peu plus réel. Là est l’origine du ravissement que ressent tout visiteur du lieu où tant de scientifiques ont conforté leur vocation. Comprendre, c’est recréer le réel par la pensée, et l’acte premier de la compréhension se trouve dans cet effet de réalité que rien ne remplace.
Qu’il s’agisse d’astronomie, de thermodynamique, de formes mathématiques, des insectes sociaux ou de pièges à atome, qu’importe. Ce rapport aux fondamentaux de la science, accessibles à tous, des décideurs s’apprêtent à le détruire par ignorance, tandis que la nouvelle direction d’Universcience semble incapable de le défendre, fascinée qu’elle est par le virtuel et Internet, la web-TV et la simulation numérique. Pourtant, une équipe du palais de la Découverte avait intelligemment proposé de récupérer tout le premier sous-sol du bâtiment et de rénover ainsi, sans amputation destructrice, à la fois le palais de la Découverte et la partie consacrée aux Arts. Cette solution n’a pas été retenue dans le rapport.
Est-il vraiment trop tard ?
Sébastien Balibar, directeur de recherche au CNRS et Jacques Treiner, professeur émérite à l’université Pierre-et-Marie-Curie